L’IA, l’outil qui va révolutionner l’enseignement ?
Ce que l’intelligence artificielle ne nous dit pas sur l’apprentissage des langues

Les enthousiastes de la technologie répondent un « oui » emphatique ; les sceptiques pointent du doigt les erreurs et les limites des modèles d’IA actuellement sur le marché. On entend que telle IA a passé tel examen avec succès, que telle autre a tout juste obtenu la moyenne à une autre épreuve. Les élèves les utilisent en masse et forcent le corps enseignant à adapter les devoirs. D’autres encore questionnent la place à donner à la machine dans nos sociétés, voire l’avenir même de l’humanité face à la déferlante technologique qui s’empare toujours plus de notre quotidien. Au milieu de tous ces débats, plusieurs interrogations pourtant essentielles sont rarement abordées. Pourquoi enseigne-t-on ? Comment enseigne-t-on ? Pourquoi certaines méthodes fonctionnent-elles avec certains élèves et pas avec d’autres ? Qu’est-ce qui fait qu’un enseignement est réussi ?
Ce qui va suivre est avant tout fondé sur mon expérience professionnelle de ces quatre dernières années, en particulier les deux dernières, qui ont vu l’explosion de l’IA, et se limite à l’enseignement linguistique.
Le Dictionnaire de l’Académie française nous donne pour définition d’« enseigner » : « Transmettre un savoir, la connaissance d’une discipline, d’une science, d’un art. » Très bien, mais comment transmet-on ce savoir exactement ? Cet aspect est rarement débattu. Avec l’émergence de l’IA, on a de plus en plus l’impression que l’enseignant idéal serait une sorte d’encyclopédie qui récite ses connaissances devant un public et qui a réponse à tout. Un disque dur géant auquel on peut tout demander et qui fournit mécaniquement les informations requises.
Il est évident qu’aujourd’hui, aucun enseignant ne peut rivaliser avec une IA en matière de volume d’informations potentiellement accessibles. Les modèles peuvent mobiliser des quantités gigantesques de données et produire aussi bien une explication d’un théorème mathématique qu’une règle de grammaire allemande. Et pourtant, dans mon activité quotidienne d’enseignement du français, de l’anglais et de l’allemand, ainsi que de formation aux certifications linguistiques, rares sont les élèves qui progressent significativement avec ce seul support algorithmique.
Mon premier constat est simple : on peut exceller dans un domaine tout en étant bien incapable de transmettre ses compétences et ses connaissances à autrui. Un grand chercheur universitaire ne fait pas nécessairement un bon professeur. À l’inverse, des enseignants au niveau d’études parfois plus limité obtiennent de meilleurs résultats avec leur classe. Pourquoi ? Le rapport entre l’apprenant, l’objet étudié et l’enseignant est primordial et peut avoir une influence déterminante sur la motivation.
Combien de fois ai-je entendu des personnes me dire qu’elles n’aimaient pas du tout une langue, puis, parce que leur situation avait changé, se passionner littéralement pour celle-ci ? Chez les élèves du secondaire ou les étudiants de l’enseignement supérieur, cela peut être dû à un professeur qui a su rendre l’apprentissage captivant. Chez les adultes, un changement dans la vie professionnelle ou personnelle peut donner une raison de se confronter à une langue à laquelle on ne s’était jamais intéressé et finalement de s’y passionner.
L’envie d’apprendre est essentielle. Un bon professeur doit pouvoir la susciter et l’entretenir. Un outil automatisé peut soutenir la pratique, mais il ne garantit ni une motivation durable ni l’engagement nécessaire à un apprentissage approfondi.
Il ne faut pas oublier non plus que derrière une langue, il y a une réalité culturelle, un monde qui s’ouvre. Lorsque l’on prépare un TOEFL ou un TOEIC, c’est souvent pour entrer dans le monde anglophone et l’anglais deviendra l’un des principaux outils de cette nouvelle réalité quotidienne. Il en va de même pour le TestDaF et le monde germanophone, ou pour le DELF et le monde francophone. Un apprentissage reposant principalement sur des interactions automatisées risque de ne pas prendre en compte cet aspect. Un étudiant retiendra peut-être quelques astuces qui lui permettront de gagner des points à son test linguistique, mais sera-t-il réellement préparé à son année universitaire à venir ? Maîtrisera-t-il suffisamment sa future langue pour réussir dans son nouvel environnement professionnel ? Car une langue ne sera pas seulement utilisée dans les amphithéâtres de l’université ou au travail. Elle sera partout : dans les sorties, les commerces, les services du quotidien, les activités sportives ou culturelles. Elle participera à la vie sur place et à l’intégration.
À ce sujet, je me souviens de l’une de mes élèves qui m’avait raconté son échec en Suède. Elle ne parlait pas un mot de suédois et s’était dit, comme beaucoup : « Oh, mais ils parlent tous très bien anglais là-bas. » Sans doute, mais elle oubliait que les enfants suédois, eux, parlent suédois dans la cour de récréation. C’est la même chose dans les familles, dans la rue, au sport ou au théâtre. Ils pourront communiquer en anglais avec vous au besoin, mais leur langue de tous les jours reste le suédois. On ne peut pas demander à une population de changer sa langue quotidienne simplement pour faciliter l’intégration d’un nouvel arrivant.
C’est précisément là que se situe l’une des limites d’un apprentissage automatisé : rester dans une pratique simulée, décontextualisée et insuffisamment reliée à l’expérience réelle. Un professeur, lui, peut expliquer pourquoi une expression est utilisée dans telle situation plutôt que dans telle autre, et raconter une expérience vécue ou une anecdote pour l’illustrer. Il peut aussi observer une hésitation, une erreur récurrente ou une perte d’attention, puis adapter son explication, relancer la conversation ou proposer un autre exemple. Ce n’est pas nécessairement une question de quantité de connaissances, mais de capacité à les inscrire dans un contexte, à donner envie d’aller plus loin et à faire progresser l’apprenant dans un échange vivant et stimulant.
Avant de terminer cette réflexion personnelle, j’aimerais citer Albert Camus à propos de Louis Germain, l’enseignant qui, selon les propres dires de l’écrivain, aura été essentiel à sa carrière :
« Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. »
Cette lettre rappelle que l’enseignement est aussi une relation humaine, située dans une histoire personnelle, et dont les effets peuvent dépasser largement la simple transmission d’un savoir.
Pour conclure, l’IA peut être un outil pédagogique utile. Elle peut donner des explications, proposer des exercices et offrir un accès rapide à l’information. Mais sa puissance technique ne doit pas nous conduire à confondre accès au savoir et apprentissage.
Il ne faut jamais oublier ceci : déléguer systématiquement son accès au savoir à une machine peut créer une forme de dépendance. Un savoir véritablement acquis, lui, renforce notre autonomie. Même si l’outil devient indisponible, nous pouvons continuer à mobiliser ce que nous avons appris.
Utilisons donc l’IA comme un outil. Mais ne lui demandons pas de remplacer ce qui fait la richesse de l’enseignement : l’échange, l’adaptation, l’encouragement et la relation humaine.



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